19h44 #Pintes de St Omer#
E: Si vous me permettez, mon cher Julien, j'entamerais ce nouveau dialogue par un petit hommage. En effet, Marie-Claude
L., qui était en post-doctorat à mon institut de recherche a décidé de mettre fin à ses jours lundi 29 septembre. Elle travaillait sur la notion de fonction en biologie. Je ne la connaissais pas
très bien mais les quelques échanges que j'ai eus avec elle m'ont toujours énormément apporté tant elle possédait une vision claire de la science, de ses enjeux et de ses concepts. Son suicide
est une perte inestimable pour la philosophie de la biologie et pour la pensée contemporaine en général. En plus, elle ne rechignait jamais à aller boire un coup avec ses collègues de l'institut.
Ce dialogue lui est dédié.
E: A présent, parlons un peu de l'actualité scientifique récente et de l'inauguration à Genève du LHC. A cette
occasion, on a beaucoup entendu parler dans les media de l'expérience qui « unifiera la science ». Cette idée d'unification semble conserver un statut de principe directeur dans
l'inconscient collectif. On pourrait s'interroger sur ce qui pousse les chercheurs à poursuivre cette unité ? Et de quelle unité parle-t-on ?
J: Déjà pour le LHC, ce n'est pas une expérience qui unifiera toute la physique, mais qui porte sur la physique des
hautes énergies (ou physique des particules). Par contre c'est une étape critique pour le modèle standard de la physique des particules ; un modèle qui a pour ambition à terme d'unifier toutes
les interactions.
E: Certes. Je voulais juste attirer l'attention sur cet ethos (Julien vient de comprendre le mot...) qui
entraîne à la fois les scientifiques, les media et le grand public à considérer qu'il est souhaitable de diminuer le nombre de principes fondamentaux sur lesquels la connaissance humaine
repose.
J: En tous cas, il me semble qu'en physique l'unification de deux théories permet non seulement d'expliquer plusieurs
phénomènes en diminuant le nombre de principes, mais aussi de rendre compte de nouveaux phénomènes, parfois a priori, parfois a posteriori. Il faut tout de même distinguer ce
que l'unification produit de ce qui la motive.
E: On peut citer, par exemple, le néo-darwinisme qui, en unifiant les théories de l'hérédité, de la sélection naturelle
et la biologie moléculaire, arrive à rendre compte de phénomènes inédits dans les paradigmes précédents en introduisant le gène et une base matérielle pour l'hérédité.
J: Un autre exemple très marquant est la prédiction de l'existence du positon par Dirac. La motivation de Dirac est
purement théorique et mue par un souci d'unification, celui de la mécanique quantique et de la relativité restreinte. Il prédit alors l'existence d'une nouvelle particule : le positon, observé
seulement quelques années après sa prédiction théorique. Ce qui est réellement étonnant, c'est qu'un souci purement d'unification permet de prédire un nouveau phénomène. Donc d'une certaine
manière, appliquer comme principe de recherche d'avoir une théorie unifiée jouit d'un certain succès.
20h20 #Pintes de St Omer#
E&J: Santé
E: Ces deux exemples me font remarquer une chose singulière: j'ai l'impression que plus on progresse dans l'unification
de théories, plus on doit enrichir son ontologie. Est-ce que le processus d'unification aurait pour corollaire indispensable la prédiction d'existence de nouveaux objets ?
J: Alors je pense que non. Evidemment il faudrait un moyen de quantifier clairement le contenu d'objets nécessaires à
une théorie. Par exemple compter le nombre de principes ainsi que le nombre d'objets sur lesquels ces principes s'appliquent. Tout ça pour dire que il faudrait se pencher un peu plus profondément
sur cette question. Par exemple, l'objet de base en physique des particules est le champ. Et non la particule... Donc, méfiance !
E: Cette question étant réglée (rappel: la question était de savoir s'il existait une corrélation simple entre
unification et inflation ontologique et la réponse est non), passons à la suite.
J: Il me semble qu'une étape importante dans une construction scientifique est l'interprétation des théories
construites. Ma question est donc la suivante: j'ai l'impression que l'unification nécessite une ré-interprétation. Est ce que cette ré-interprétation n'implique pas une transition singulière ?
En fait je pense qu'il peut y avoir une transition mathématiquement régulière d'une théorie vers une autre. Mais cette transition reste singulière d'un point de vue de l'interprétation. Pour les
neuneus qui nous lisent (à la raie desquels on pisse), un petit exemple : d'un point de vue mathématique, la théorie gravitationnelle de Newton est contenue dans celle d'Einstein (une simple
limite en champ faible). Pourtant, l'idée de force, essentielle chez Newton, n'a pas de sens chez Einstein. Inversement, l'idée de courbure de l'espace-temps, essentielle chez Einstein, n'a aucun
sens chez Newton. D'où ma question/remarque: où devrait-on placer l'unité des sciences?
#Pipi Ed puis Julien n°1#
#Pause clope n°1#
E: Il existe en effet plusieurs niveaux (ou possibilités) d'unification.
21h15 #Pintes de St Omer 3#
E: L'unification conceptuelle semble en effet difficile dans la mesure où Einstein et Newton ne parlent effectivement
pas des mêmes choses et, si on les réunissait autour d'une table, ils ne pourraient pas discuter dans la mesure où les concepts fondamentaux sur lesquels ils s'appuient (temps, longueur, masse,
etc.) n'auraient pas la même signification pour l'un et l'autre. C'est l'incommensurabilité dont parlait Kuhn. On peut penser ensuite à une unification méthodologique, de type neo-kantien
(faible) qui consisterait à voir une unité dans les objectifs et les méthodes de la science (se rendre le monde intelligible, prévoir son comportement futur, chercher le « vrai »,
etc.). On peut aussi penser à un troisième type d'unification consistant à inclure des théories dans d'autres théories plus générales.
J: OK. Il y a différents « niveaux » d'unification. Selon, l'angle d'attaque une régularité peut être
présente ou non. Mais c'est en fait cela le plus troublant. J'ai l'impression que l'on peut remettre en question la démarche vers l'unité des sciences. Mais il n'empêche que cela semble
productif. Et surtout, la pratique impose de connaître ce qui a été fait avant... Dans une entreprise scientifique, peut-on réellement se détacher de ce qui a été fait avant ? L'influence des
travaux de ses pairs n'impose-t-elle tout simplement pas une certaine continuité dans l'entreprise scientifique ? La nécessité d'une culture/éducation scientifique pour faire des sciences (un
point difficilement criticable) n'impose-t-elle pas un courant commun ? Une sorte d'unité en moyenne ?
E: Tu parles d'une unité à la fois historique et de partage de « valeurs ». Il serait en effet ridicule de
penser qu'un scientifique puisse se détacher de « ce qui a été fait avant » ne serait-ce que parce qu'il a été élevé au lait du sein de grands noms qu'il se doit de
respecter.
#pipi Julien qui revient en racontant des salaceries (c'est ça le Lèche-vin)#
E: Toutefois, l'adhésion à un ensemble de valeurs, de méthodes, de concepts et de Weltanschauung constitue une
unité communautaire de fait et ne présage rien quant à la possibilité d'unification des concepts ou des fondements de la connaissance humaine. C'est pourtant le type d'unification dont
on parle (ou dont on est censé parler) ici.
#Julien parle avec un physicien des polymères...#
J: Oui je suis d'accord. Il me semble cependant que la pratique, avec son côté « propagation des connaissances des
vieux vers les jeunes », biaise de fait le débat en éventuellement induisant une « unité » par la pratique et surtout, la transmission. Pour faire simple, je pense que tu ne
rencontreras aucun physicien qui prétendra que la motivation d'unification est un mauvais principe pour la progression de la connaissance scientifique. Certes, il peut être critiqué, mais il ne
semble pas, du moins dans la communauté des physiciens, être contre-productif. Certes, il y aura des révolutions. Mais combien d'entre elles seront mue par un souci d'unificiation? (Putain, je
m'emballe...)
#Pintes de St Omer#
J&E: Santé
E: Je ne voudrais surtout pas que tu croies (enfin, que nos lecteurs croient) que je -ou que les philosophes à travers
moi- soutiennent que la poursuite de l'unification est un mauvais principe. Il fait partie à la fois de la pratique et de la déontologie scientifique et, en tant que tel, je le respecte (si, si).
Penses-tu donc que rechercher l'unification n'est pas vraiment un principe méthodologique fondamental mais plutôt une pratique (qui en vaut une autre) et qui, de temps en temps (mais pas plus
qu'une autre) produit des résultats positifs ?
#Pipi Julien (encore)#
J: Disons que dans la mesure où d'autres approches n'ont jamais été abordées, oui. Je pense qu'il y a un autre point en
faveur de l'unité en physique (désolé, j'évite de me prononcer sur les autres approches) : l'universalité des lois. Cette universalité, même si elle n'impose aucune unité, la
soutient.
E: Tout à fait. La propension est en gros la suivante: le monde se comporte suivant des lois qu'on suppose simples et
qui évoluent vers une plus grande généralité.
J: Mais alors, en physique, il faut comprendre que l'universalité est un principe conducteur (le principe copernicien).
Alors l'universalité sous-tendrait l'idée que l'unification est avant tout un guide dans l'activité scientifique? (En modulant évidemment cela avec le fait que universalité et unification ne sont
pas forcément confondue.)
E: L'universalité semble en effet être un guide irréfutable de la démarche scientifique. Il est questionné par certains
(dont je ne suis pas) qui parlent de vérités locales, c'est ce qu'on appelle en philo le pluralisme, qui (selon les mêmes) se distingue du relativisme (mais qui selon moi s'en approche
dangereusement). Je cautionne complètement l'universalité poursuivie par les sciences mais je ne suis pas sûr que ça en face un principe d'unité (autre que méthodologique,
s'entend).
J: Comme dirait je ne sais plus qui dans la « cité de la peur » : « j'y crois à mort ». Mais si
l'universalité n'est sûrement pas équivalent à l'unité, cette dernière n'impose-t-elle pas une sorte d'unité, au-delà d'une approche méthodologique ? Ce que je veux dire, c'est que l'universalité
n'est-elle pas, en elle-même, un principe unificateur des théories scientifiques ?
E: Plus que 3min de batterie qui me suffiront pour dire que je suis d'accord avec Julien. L'universalité est une forme
d'unification qui n'unifiera jamais rien aussi bien que le fait l'alcool.
E: On a plus de batterie. Donc on va laisser le mot de la fin à Pit's :
P: machino power, si vous avez compris ce que j'ai voulu dire c'est que je me suis mal exprimé!!!!
E: Et ouais (allez sur son site: www.machino.net). Santé !
*FIN*
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